Faut qu'ça germe

Il y a peu, en sortant du métro, j’ai croisé un fantôme en deuil poussant d’une main une voiture d’enfant, tenant de l’autre un petit garçon, angoissante silhouette voilée de noir de la tête aux pieds, sans même une fente pour les yeux.

Cœur lourd et cervelle envoilée, je regagnais rapidement mon at-hanor, mes patates, mes pinceaux.
C’est important les patates et c’est important de peindre des patates.
Pour ce faire, prendre du contreplaqué ; pas noble, pas cher, pas fragile, pauvre produit de la dévastation de nos forêts. Contemporain.

Le poncer, ensuite à l’aide d’une brosse en soie, appliquer soigneusement, onctueusement en couches croisées l’enduit blanc et crémeux.

Pendant qu’il sèche, examiner les patates qui germent un peu partout : au frais à l’abri de la lumière, au dessus d’un placard, sur le rebord d’une fenêtre.
Patate humble élevée au rang des fruits les plus prestigieux,
Patate gratuite, riche de tous ses germes à venir,
Patate, pied de nez à nos penseurs en rond,
Patate, trace des rêves héroïques et brutaux de nos ancêtres conquérants,
Patate, signe de l’éternel esclavage des femmes,

Patate matrice, patate nourricière, patate qui vous tombe gros dessus, patate dans la gueule quand on n’en peut plus, mais patate qui germe.

Les germes sortent, fins et discrets, translucides et nacrés, à peine teintés de mauve et de jaune pour certains, du rose au violet, boursoufflés et foisonnants pour d’autres.

Le tubercule, plein, dur, tout en courbe laisse glisser la lumière sur sa peau fine et lisse, ocre clair ou rose violacé et au fil croissant de ses germes, se creuse, se strie, se sillonne tel le visage de la jeune fille à la vieillarde.
L’enduit sec, poncer à s’en décrocher l’épaule pour obtenir une surface lisse comme un miroir, une surface sur laquelle les doigts peuvent glisser comme une caresse.

Préparer la palette, y déposer toute la gamme des couleurs acryliques, sans odeur, sans les innombrables étapes des antiques préparations, séchage rapide, contemporain.

Alors seulement, prendre le pinceau pour mettre le support en condition, pour planter le décors, sans se soucier de l’air du temps.

Décors sombre et austère, plus dans l’ambiance d’un Zurbaran que dans celle des Hollandais trop enclins à exalter la magnificence de richesses obscènes et indues.

Fond sombre mais pas noir, planche en bois figurant le socle et toujours avec le pinceau poser dessus la patate ; pas des, mais une patate, une patate remplissant tout l’espace de son tubercule germé, suivi de son ombre. La travailler inlassablement jusqu’à ce qu’elle prenne lumière et vie.

La donner à voir, la donner à interroger, la donner à méditer, la donner à communiquer.
Le tableau terminé, prendre une autre planche de contreplaqué, répéter les mêmes opérations et toujours avec le pinceau poser une autre  patate, la travailler jusqu’à ce qu’elle prenne aussi lumière et vie et à nouveau la donner à voir.

Toujours concentré sur la lumière, glissant sur le sujet ou en jaillissant, il est possible de peindre des tas de patates en respectant le même processus à condition de les laisser se mélanger et de pouvoir les éplucher, de peindre des pommes à condition de pouvoir les croquer, de peindre des figues à condition de pouvoir les ouvrir, de peindre des cerises à condition de pouvoir cracher les noyaux, de peindre des mandarines à condition de pouvoir en détacher les quartiers, de peindre des œufs à condition de pouvoir les casser et de peindre des oignons sans qu’ils vous fassent pleurer.
Mais le plus important, c’est les patates parce que Faut qu’ça germe.

Alors,  le voile plombé se déchirera et laissera apparaître le trésor d’une chevelure déployée.